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Le pouvoir de la digitalisation des paiements des travailleurs

Une statististique de l’Organisation Internationale du Travail indique qu’à l’échelle mondiale six travailleurs sur dix sont exclus de toute forme de couverture maladie pour la simple raison que le paiement de leurs salaires est effectué en espèces. Il s’agit de travailleurs journaliers, saisonniers, artisans ou micro-entrepreneurs fournissant des services ou des biens à de grandes entreprises ou des PMEs, qui en choisissant de les payer en espèces ne contribuent à aucun système de couverture médicale qui aurait bénéficié à cette catégorie de travailleurs.

On pourrait bien comprendre que pour répondre aux attentes de leurs actionnaires qui exigent des performances et des niveaux de rendement toujours plus élevés, les dirigeants des grandes entreprises sont amenés à rationnaliser leurs charges et ceci passe par un contrôle strict des dépenses liées au personnel qui sont assez significatives dans leurs comptes de résultat. Mais dans le même temps, il est important de faire observer que cette course à la performance renforce les inégalités entre travailleurs permanents et ceux qu’on qualifierait de « précaires ». Les premiers bénéficient de contrats permanents prévoyant une couverture maladie, le virement du salaire sur un compte bancaire qui permet plus aisément de négocier des crédits à la consommation voire immobiliers. Quant aux « travailleurs précaires » c.-à-d. les journaliers/saisonniers, artisans ou micro-entrepreneurs, c’est une autre réalité de leur côté : pas de compte, pas de crédit et pas d’assurance. Bref ils sont complètement exclus des opportunités du système financier classique.

Quels intérêts présente la digitalisation des paiements des salaires ?

Nous venons juste d’évoquer la question de l’exclusion financière des travailleurs payés en espèces qui représente donc un défi pour les Etats.

Les Etats en vue de lutter contre la pauvreté doivent mettre en place des politiques économiques qui favorisent l’inclusion financière de leurs populations. Le succès de telles politiques présenterait de multiples bénéfices en termes de réduction de la pauvreté mais également d’amélioration des recettes fiscales vu que les paiements en espèces sont difficilement traçables et par conséquent réduisent l’assiette fiscale.

Pour ce qui concerne les entreprises du secteur privé, la digitalisation des salaires représenterait un gain en productivité puisqu’elle permettrait de réduire les coûts liés à l’utilisation du cash. A ce niveau on peut distinguer deux catégories de coûts c.-à-d. les coûts directs et indirects. Les coûts directs sont ceux liés au traitement administratif des salaires (salaires et primes de l’équipe de la Direction des Ressources Humaines en charge de cette activité), les frais liés au convoyage des fonds en espèces vers les sites de production et à leur sécurisation. En ce qui concerne les coûts indirects on pourrait citer le temps d’indisponibilité des travailleurs lors du règlement des salaires en sachant que ce temps peut varier entre deux heures d’horloge et deux jours.

L’ensemble de ces coûts serait estimé à un montant compris entre 6 et 10% de la masse salariale, ce qui est assez significatif.

Par ailleurs, les travailleurs gagneraient à être payés par voie digitale afin de pouvoir disposer d’un historique financier qui leur donnerait accès au crédit et à des d’autres produits financiers.

La digitalisation du paiement des salaires représente également une niche de croissance pour les prestataires de services financiers numériques (émetteur de monnaie électronique, Fintech, agrégateurs) qui peuvent tabler sur un marché non servi par les banques voire les systèmes financiers décentralisés pour proposer des comptes de transaction qui serviraient de tremplin pour accéder à des produits financiers numériques plus sophistiqués tels que les crédits, l’épargne, la micro-assurance, les placements ou la gestion des finances personnelles.

Quelles sont les difficultés liées à la digitalisation des paiements des travailleurs ? 

Franchir le pas de la digitalisation des salaires n’est pas chose facile car cette démarche peut se heurter à pas mal de difficultés, incompréhensions ou réticences. Par exemple, les entreprises ont du mal à estimer les coûts liés à l’utilisation du cash. Même lorsqu’elles arrivent à estimer ces coûts et sont convaincues de l’opportunité de les réduire, il se pose souvent le problème du financement du coût lié à la digitalisation des paiements des salaires. Ce coût comprend par exemple l’achat de logiciels, l’intégration avec la plateforme du prestataire de services financiers numériques ou encore les frais liés au retrait en espèces à effectuer par les travailleurs qui parfois doit être supportés par les entreprises. En effet le recours à des émetteurs de monnaie électronique pour le règlement des salaires induit des frais pour les travailleurs qui choisissent de retirer en espèces le montant disponible sur leur portemonnaie électronique. Lorsque ce coût n’est pas supporté par l’entreprise les « travailleurs précaires » nourrissent une réticence au paiement de leurs salaires par voie digitale.

Enfin le cadre réglementaire pourrait également ne pas être assez favorable pour les Fintech qui s’intéressent à ce marché et on pourrait simplement citer les exigences en matière d’identification des clients qui lorsqu’elles sont trop élevées ne favorisent pas l’ouverture des comptes aux « travailleurs précaires ».

Quels sont les mécanismes qui peuvent être mis en place pour encourager la digitalisation du paiement des salaires ?

En général dans une économie l’Etat est le premier payeur à travers les versements de salaires, de pensions, d’aides sociales, de bourses scolaires ou le règlement des commandes publiques. Il est également le premier bénéficiaire des flux de paiements sous formes de taxes, impôts. L’Etat doit donc donner l’exemple en digitalisant l’ensemble des paiements à destination des citoyens en leur donnant la possibilité d’être payés sur un compte bancaire ou sur un portemonnaie électronique.

Par ailleurs les Etats et les Banques Centrales doivent mettre en place des mesures incitatives pour encourager la digitalisation du paiement des salaires par le secteur privé. Ces mesures peuvent prendre la forme de :

  • Co-financement du coût engagé par les entreprises pour digitaliser le paiement de leurs salaires ;
  • Adoption de lois fixant un seuil au-delà duquel les employeurs doivent verser les salaires sur un compte bancaire ou un compte de monnaie électronique ;
  • Avantages fiscaux pour les entreprises dont les salaires sont payés par voie électronique ;
  • Allègement des conditions d’identification des clients auprès des prestataires de services financiers numériques ;
  • Révision à la hausse des seuils de transaction sur les portemonnaies électroniques ;
  • Mise en place d’un cadre règlementaire favorisant la mise à disposition de produits financiers de seconde génération (crédit, épargne, micro-assurance).

Quant aux prestataires de services financiers numériques (émetteurs de monnaie électronique, Fintechs) ils doivent dans un premier temps mettre en place des réseaux d’agents bien répartis géographiquement et suffisamment liquides pour répondre aux besoins de retraits en espèces des travailleurs. Dans un deuxième temps ils devront proposer davantage de cas d’usages numériques (paiements de frais de scolarité, paiements marchands auprès des commerces de proximité, paiements d’abonnements TV ou de factures, paiements de frais de transport, etc.) et de points d’acceptations de paiements numériques afin d’offrir aux travailleurs des alternatives aux retraits en espèces dont les coûts sont assez significatifs.

Cet article s’inspire des échanges d’un webinaire sur le thème « Le pouvoir de la digitalisation des paiements des travailleurs pour stimuler la reprise économique » co-organisé par Digital Frontiers Institute et l’Alliance Better Than Cash des Nations Unies. Cliquer ici pour revivre l’intégralité du webinaire.

Maxime Lokossi
Maxime est consultant en mésofinance et finance digitale. Il totalise 17 années d’expériences professionnelles essentiellement dans le secteur bancaire où il a occupé plusieurs postes de direction. Ayant un fort intérêt pour le financement des Micro Petites et Moyennes Entreprises (MPME) via les Fintechs, il prépare actuellement ses travaux d’application en vue de l’obtention du grade de Certified Digital Finance Practitioner (CDFP) de Digital Frontiers Institute (DFI) et Tuft’s University. Maxime contribue au développement des activités de DFI dans la communauté francophone à travers différentes activités (webinaires, partages de connaissances, etc.) ------ Maxime is a consultant in MSME and digital finance. He has a total of 17 years of professional experience mainly in the banking sector where he has held several management positions. Having a strong interest in financing Micro Small and Medium Enterprises (MSMEs) through Fintechs, he is currently preparing his research paper to qualify for the grade of Certified Digital Finance Practitioner (CDFP) of Digital Frontiers Institute (DFI) and Tuft's University. Maxime contributes to the development of DFI's activities in the francophone community through various activities (webinars, knowledge sharing, etc.).